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 Que sera, sera...

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Dunlaïr
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Mes Liaisons Dangereuses
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MessageSujet: Que sera, sera...   Jeu 16 Sep - 19:58


Claudius

Ambiance survoltée. La dernière musique à la mode achevait de les mettre tous hors de sens. Ils criaient, chantaient, sautaient, dansaient, tentaient de danser... La faune était jeune, une jeunesse qui bouillonnait dans leurs veines, et d'autant plus que l'alcool les dilatait. Le son faisait vibrer jusqu'aux os, les pulsations étaient si puissantes qu'il pouvait presque avoir l'impression de sentir son cœur battre de nouveau. Aïah.. Cela valait bien les anciennes fêtes païennes hallucinantes, les orgies. Mais surtout, c'était un des lieux les plus pratiques pour se nourrir de sang sans tuer.
Il avait passé un pacte, et parce que les raisons lui paraissaient légitimes et logiques, il s'y tiendrait. Cela ne l'empêchait de faire parfois, quelques entorses aux grandes règles. Et parfois de se contenter de quelques gorgées ici, quelques autres là. La douleur et la faiblesse qu'il provoquait, ses victimes les mettaient sur le coup de l'alcool, de psychotropes divers. Ce sang-là était d'ailleurs chargé en sensations, cuivré, avec des arrières-goûts d'adrénaline, d'hormones en ébullition. Plaisirs augmentés par la présence des superbes créatures qui venaient jouer de leurs charmes sur la piste. Si seulement la sono n'avait pas été si forte, ça aurait été le pied parfait. Autant que cela puisse être sans le goût inimitable d'une mise à mort.

Sa bouche plongea dans ce cou doré par le soleil californien, salé de sueur, tandis qu'il sentit une main chaude se poser sur sa nuque. Ses dents percèrent la peau presque avec délicatesse et il perçut le tressaillement des doigts de la fille, la pression moins lascive qu'ils exerçaient sur lui, et la crispation de son corps. Mais elle ne se débattit pas. Le sang chaud avait jailli sur son palais avec une puissance exquise, par à-coups, il ne le laissa donc pas s'écouler longtemps avant de renoncer à boire plus. C'était dommage et toujours difficile, frustrant.
Cette sensation morose s'effaça soudainement lorsque son instinct exigea son attention. Les sens en écoute, il lui fallut quelques secondes pour repérer au milieu de la foule une présence immortelle. Tandis qu'il se blessait la langue pour refermer la plaie d'une victime qui ne l'intéressait déjà plus, Claudius scruta la masse agglutinée autour de lui pour trouver l'autre vampire. C'était difficile tant tous bougeaient, et à cause de la chaleur ambiante capable de réchauffer même leurs corps morts, mais ses yeux finirent par accrocher une chevelure blonde. Un blond si pâle. Et puis un joli visage, faussement jeune. Un visage qui stimula sa mémoire, lui fit froncer les sourcils. Jusqu'à ce que le bijou qu'elle portait reflète l'éclat d'un projecteur, attirant son regard. Un Claddagh. Et le seul qu'il eut jamais possédé. Les souvenirs lui revinrent, le don qu'on lui avait fait à lui : souvenirs sensuels, lascifs. Souvenirs du don qu'il avait fait, lui : les cris, les cavalcades, le sang qui coulait, le regard des enfants, la terrible vague de mélancolie maladive et pernicieuse, imprévisible comme toujours, vieille ennemie qu'il n'avait pas vue depuis longtemps.
Siobhan, c'était ainsi qu'elle s'appelait, petite poupée brisée lorsqu'il l'avait vue. Qu'il avait transformée comme pour réparer ce qui pouvait l'être. Sauf que l'autre s'était fait sentir, attiré par l'odeur du sang. Celui qu'il pourchassait depuis des lunes, celui qui refusait de mourir bien qu'il eut dépassé les neuf siècles. Ses réflexes meurtriers avaient chassé mélancolie, scrupules, considération. Il avait laissé cette jolie poupée là où le soleil ne l'atteindrait pas et était reparti à la poursuite de l'autre vampire.
Cela avait duré des mois. Au bout desquels, une fois sa chasse achevée, il n'avait pas retrouvée la petite poupée à Dublin. Mais voilà qu'il la trouvait ici à Los Angeles, près de quatre-vingt dix ans plus tard. Le hasard... Il fait des situations étonnantes parfois.

La laisser à sa vie solitaire ou pas ? Il claqua sa langue rougie d'hémoglobine. Elle avait été un moment de faiblesse. Autant transformer cela en acte volontaire.

* Siobhan... * murmure télépathique au milieu des cris, des chants et des rires. Un appel diffus pour tester les réflexes. Mais surtout pour jouer, parce que même dans une situations pareilles, on peut trouver de la plaisance. Et puis cette légèreté, alors qu'il n'aurait pas dû... Mais sans cela l'immortalité n'aurait eu ni sens ni saveur.

La bouche légèrement entrouverte sur des restes de liquide écarlate, il laissait derrière lui une odeur de sang ténue en ne déglutissant pas. Le vampire fendit la foule vers le patio. Dehors, tout paraissait plus calme tant l'intérieur résonnait de bruit, trop plein, trop mouvementé. On entendait pourtant parfaitement les basses, et un vampire ne manquait rien des mélodies, mais l'air circulait, les fêtards étaient moins nombreux et moins agités. Pour le moment, on préférait profiter du spectacle. A dessein il obliqua immédiatement sur la gauche, plongeant sous l'ombre d'un arbre exotique, aux longues feuilles effilées et aux senteurs fortes et légèrement épicées. C'était le lieu parfait pour observer ceux qui sortaient et ceux qui entraient en salle. D'ailleurs il n'avait pas été le seul à reconnaître les qualités d'une telle place : un homme d'une trentaine d'année, un verre de vodka glacée à la main, l'autre dans sa poche manipulant un tube de cachets, guettait discrètement les plus jolies paires de jambes. Pas la conscience tranquille, il sursauta en réalisant qu'il avait été remarqué et Claudius n'eut aucun besoin d'user de persuasion pour le voir disparaître rapidement.
S'appuyant à demi sur le rebord du muret de faux marbre, il alluma une cigarette. Inspira, expira. Il aimait cette volupté âcre et subtile. Le bruit du silex percuté aussi : c'était un son qui avait traversé les siècles, un son familier, plus vieux qu'il ne l'était lui-même. Que du plaisir et aucun inconvénient, il n'avait pas à craindre un quelconque cancer. La curiosité, délicieuse sensation quand on a vécu des millénaires, lui fit se demander si la jolie blonde serait la prochaine à passer l'entrée sur le patio. Se demander comment elle avait survécu jusqu'alors et sans éducation. Se demander d'ailleurs quel vampire elle était devenue.



Siobhan O'Flaherty

>> Du boum-boum.

Un vacarme incessant, assourdissant, annihilant. De la musique que crachaient sans vergogne les enceintes accrochées un peu partout et celles se trouvant près de la scène à l’autre bout de la pièce. C'était un morceau qu’elle ne connaissait pas, mais après tout, c’était de l’électro, et personne n’était en mesure de faire la différence entre les artistes. Du moment qu’ils pouvaient remuer leur humanité dessus, les jeunes d'ici se foutait pas mal du nom du DJ responsable de leurs acouphènes; et Siobhan suivait cette mentalité. Les notes frappaient violemment contre le crâne de l’immortelle alors qu’elle bougeait, qu’elle dansait au milieu de cette foule suante et sale, d’une puanteur à répugner tous les clochards de Londres, tous les ivrognes de Belfast…

Il y avait du monde. Beaucoup, beaucoup trop sans doute. La pièce, la piste de dance principale était bondée, faisant fi des consignes de sécurité. Pas besoin de sens hyper-développés pour savoir qu’en cas de contrôle de police, le taux d’adolescents ivres au mètre carré suffirait à faire fermer l’endroit. En attendant, il n’y avait aucun flic, nulle part, et les corps se pressaient autours d’elle sans gêne aucune, dans ce simulacre d’activité sociale. Cela tenait plus de l’animalité pure.

Siobhan n’était ici que depuis une heure et déjà elle commençait à manquer de patience et devait se faire violence pour ne pas envoyer paître avec une brutalité propre à sa nature ce jeune homme qui pensait intelligent et sans doute irrésistiblement séduisant de danser contre elle, collant leur bassin et murmurant dans son oreille qu’elle était bonne, qu’il la voulait. « Bonne » Adjectif pitoyable et pathétique, la seule chose bonne dans un humain était son sang...

Une fois de plus, elle se demanda ce qu’elle foutait là, elle ne s’amusait même pas. Non, à vrai dire, elle s’énervait plus qu’autre chose. Partout, ça bougeait sans honte, sans inhibitions. Alcool, cocaïne, et petites pilules aux vertus douteuses circulaient dans ce genre de club, c’était de notoriété publique. Et il était tout aussi connu que c’était le meilleur moyen de trouver des humains trop amochés pour opposer ne serait-ce qu’une once de résistance aux assauts d’un vampire. Elle pouvait mordre, si elle le désirait. Elle pouvait se retourner, glisser sa main contre la nuque du type qui se faisait des films en dansant près d’elle, et elle pouvait enfoncer ses crocs dans sa peau, dans sa chair encore juvénile. Sauf qu’elle n’opérait pas comme ça.

Relent de pudeur, coquetterie, peu importe. Siobhan ne se nourrissait jamais en public. C’était stupide, surtout compte tenu du niveau d’attention des congénères grégaires de la plus proche de ses victimes potentielles, mais elle mettait un point d’honneur à respecter un certain protocole. A ce niveau, c’était pathologique et ça tenait du comportement d’un psychopathe, d’un sérial killer, mais elle s’en foutait correctement. Elle avait sa routine, c’était ainsi, point.

Une odeur presque âcre mais Ô combien agréable lui fit tourner la tête pendant un instant. Littéralement, si bien qu’elle fouetta de ses cheveux blond pale le visage de l’importun. Du Sang… Elle fit le vide, se concentrant sur une odeur plus désagréable, plus aqueuse et salée, la transpiration de celui qui la collait par exemple. Il y avait quelqu’un qui saignait ici, mais l’habitude des ce genre de club faisait qu’elle savait contrôler un minimum… si peu, mais juste assez. Heureusement, la plaie était loin, et il y avait d’autre chose pour accaparer son attention. Comme par exemple les mains du garçon, sur elle, soudainement. Glissant sous le t-shirt sérigraphié et lacéré qu’elle portait, touchant sa peau, ses doigts intrusifs caressaient la peau laiteuse de son ventre, murmurant d’autres commentaires salaces dans son oreille, pressant ses lèvres avides contre la masse de cheveux blonds platine. Elle se retourna immédiatement, lui faisant face et dardant sur son visage défoncé un regard si noir, si chaotique que malgré son état lamentable, il fit un pas en arrière, perdant toute sa concupiscence et son assurance libidineuse.

Elle allait lever une main et frapper. Elle voulait lui coller une gifle, elle savait qu’en plus elle ne maitrisait que très sommairement sa force et qu’elle risquait fortement de lui briser la mâchoire. Il l’avait cherché. Cependant, avant qu’elle n’esquisse le mouvement, quelqu’un appela son prénom.

Du moins… appela. Non, pas réellement. La voix résonnait clairement dans son crâne, sans que la musique n’interfère, c’était comme… Elle fit volte-face une fois de plus, regardant autours d’elle. Télépathie, Immortel, elle n’était pas seule… Le sang aurait dû l’avertir, mais idiote, elle avait pensé à un maladroit s’ouvrant la main en retirant la capsule d’une bouteille de bière.

Soudain hagarde, elle scanna la foule, cherchant désespérément un signe montrant qu’elle n’avait pas rêvé. Elle se concentra, cherchant une présence, une aura non pas familière mais habituelle. Elle n’y parvenait pas, ses capacités étaient amoindries par la foule, par le bruit… et puis de toute façon, sans menace, elle était bien incapable de faire quoi que ce soit de concret… Quoi que. Techniquement parlant, c’était une menace. Avec sa chance , il s’agissait d’un vampire hargneux, un de ceux qu’elle avait croisé, un des clan qu’elle avait refusé de joindre. Sa perception s’aiguisa et elle poussa vivement le garçon, ignorant totalement les commentaires, les insultes, sa main qui pathétiquement tentait de la retenir. C’était son jour de chance, parce qu’une minute de plus et elle aurait sans doute réglé son compte à cet imbécile.

Poussant les corps, passant rapidement entre les gens, elle traversa la fausse sans regarder autours d’elle, suivant simplement la conscience qu’elle avait trouvé. Elle ne voulait pas tomber sur l’immortel qui se trouvait là. Pas directement, du moins, mais il lui fallait savoir qui c’était, elle voulait voir son visage, pour sa sécurité. Cette idée la crispa, elle serra les mâchoires comme une junkie, sentant ses nerfs se tendre puissamment dans son dos, la faisant se tenir anormalement droite.

Bientôt, elle se retrouva à l’extérieur, là où l’ambiance était beaucoup plus supportable, pour les vampires comme pour les humains. Il y avait de l’air, le vacarme de la musique et des cœurs battant à vive allure était tellement moins entêtant. Elle relâcha un peu la pression dans ses épaules, regardant autours d’elle et posant son regard acier sur un homme, en retrait. Il l’observait, mais en réalité, ce n’était pas vraiment un signe pour savoir s’il s’agissait de celui qui l’avait appelé. Trop d’hommes la regardaient pour qu’elle n’y soit pas habituée. Même en tant que mortelle elle avait connu cette attention. Les seuls signes fiables étaient son allure et l’espèce d’halo glauque qui flottait autours de lui.

Elle resta un moment interdite, se tenant dans l’embrasure de la pergola, gênant tout le monde mais impressionnant sans doute un peu trop pour qu’on ose la bousculer. Si elle avait eut un cœur en état de marche, si son sang avait pu témoigner de son stress, elle l’aurait sans doute sentit battre dans ses oreilles à cet instant. Mais à la place, elle avait l’impression d’être un félin sur le qui-vive, un animal à la fois traqueur et proie, et au bout de ses doigts fins, elle pouvait sentir ses capacités à la télékinésie se réveiller doucement. Elle n’en fit rien, se contentant de rester à bonne distance, là où il y avait suffisamment de monde pour qu’il ne décide pas d’attaquer. Elle se concentra correctement, rassemblant toute son attention dans un exercice qu’elle connaissait mal, pleinement consciente du léger pli que prenaient ses sourcils quand elle le faisait.

*Qui êtes-vous ? Comment connaissez-vous mon prénom ?*

Elle croisa les bras pendant un instant, camisolant son buste fin dans un geste clairement défensif, attendant une réaction pour savoir si son message était passé. Elle manquait de confiance quant à cette habilité, et elle savait très bien qu’elle venait peut-être de se rater. Peu importe. S’il la cherchait, il savait où la trouver.

Bousculant une midinette complètement ivre, elle saisit le Mojito que cette dernière tenait à la main, histoire de se donner un peu de constance, d'avoir quelque chose entre les doigts. Perchée sur ses Louboutins, en bas résille et robe de soie noire, elle se sentait vulnérable comme jamais et elle détestait ça. Machinalement, elle passa sa main libre au niveau de son cou, recentrant le Claddagh qu’elle portait en pendentif, comme un tic, une sécurité… Foutaises, mais elle n’était plus à ça près.


Claudius

Deux bruns, une rousse, trois blondes, un blond et une brune, t-shirt vert, chemise à fleurs, mini-jupes, bottes, spartiates, grands, gros, petits, athlétiques. Au moins ne pouvait-on reprocher aux présents d'être uniformes.
Claudius sentit ses lèvres s'étirer d'elles-mêmes de satisfaction lorsqu'il vit apparaître la jolie blonde à l'entrée du patio. Ah la curiosité, quel puissant pouvoir. Et il était lui-même bien mal placé pour prétendre qu'il s'agissait d'un défaut, s'en étant mordu les doigts plus d'une fois. Pour mieux recommencer ensuite. Néanmoins, il devait lui reconnaître de ne pas être l'une de ces têtes de linotte qui foncent, tête baissée, au point de souvent la perdre. Au lieu de ça elle s'était arrêtée dès qu'elle était sortie et n'avait guère mis de temps à le repérer. Étant donné les circonstances, il n'en était absolument pas responsable. Mais quiconque penserait que cela empêchât le vampire de se trouver satisfait, quasi fier, de son Infante, le connaitrait mal. Naturellement si elle s'était montrée sotte il l'aurait complètement reniée et sans états d'âme.
Les circonstances encore, avaient fait qu'exceptionnellement, il avait peu noté l'apparence de la jeune fille lorsqu'il l'avait transformée. Dans l'état qui était alors le sien, elle n'était de toutes manières pas à son avantage. Là, il pouvait l'observer tout à loisir. A plaisir. Si elle n'avait pas eu l'air si farouche, il était probable qu'elle se fût faite accostée à plusieurs reprises. Mais les passants hésitaient en entrant ou sortant, leurs yeux montant des jolies jambes galbées jusqu'au buste. Dans leurs yeux la libido disparaissait et laissait place à un malaise qui n'avait pas sa place dans un lieu pareil. Alors ils préféraient tous aller l'oublier ailleurs.
C'était amusant parce que lui en revanche, ce qu'il percevait c'était surtout de l'inquiétude. Elle était comme un chat méfiant : une patte en avant mais l'autre déjà sur le recul. Un chat sur talons hauts.

Le message télépathique lui fit de nouveau brièvement froncer les sourcils, en une imitation involontaire de l'expression qu'elle arborait elle-même. Il avait compris mais l'expérience et l'âge n'y étaient pas étrangers. Ca avait eu quelque chose d'à la fois tendu et d'une onde mal réglée. Ca manquait cruellement de savoir-faire. Un instant, amusé par l'attitude défiante de Siobhan, son créateur avait été sur le point de lancer une provocation ou une devinette afin de faire durer le jeu. Après tout, si elle y réfléchissait vraiment, elle aurait pu deviner qui il était. La voir chercher à se donner de la constance de façon aussi risible pour un vampire, prendre un verre d'alcool, aurait pu grandir cette envie de titiller. Mais face à une telle maladresse, Claudius changea d'avis. Il n'avait pas spécialement envie de la voir montrer de telles faiblesses face à l'un des Douze autres. Pas qu'il craignît le moindre reproche, aux leçons il répondait essentiellement par des haussements d'épaules. Mais cela induirait forcément des questions : pourquoi elle, et pourquoi si c'était pour l'abandonner immédiatement après, pourquoi dans un tel instant, pourquoi, pourquoi, pourquoi ?.... Et il n'avait pas envie de fournir de "parce que", en tous cas aucun qui soit honnête. Voilà ce qu'il se dit. Quant à savoir s'il n'y avait pas autre chose derrière, un reste de cette nostalgie malvenue qui l'avait poussé à faire de Siobhan l'une des leurs, un reste qui aurait induit un petit rien de tendresse en plus... De toutes façons, c'était aussi peu admis que le reste.

Alors son visage prit une expression plus lointaine, ses pupilles s'étrécirent, tandis qu'il replongeait dans sa mémoire et la triait. Le Claddagh commença d'osciller comme un pendule, ou comme l'aiguille d'une horloge, parce que de son lointain passé il avait gardé le goût des symboles. Puis il envoya télépathiquement les souvenirs qu'il avait choisis. Dans le léger flou venteux typique de ses propres remembrances, il lui fit revoir le ciel de ce jour-là, sans le moindre son d'abord. Le temps de se souvenir de l'ambiance. La fête et puis les coups de feu. Le même genre de bruits : ban ! Ban ! Et des cris, joyeux puis horrifiés. Et puis tous ces petits détails sans importances : le tintinnabule d'un marchand de glace, une chamaillerie entre deux roquets, le délicat bruissement des branches, l'odeur du charbon, le ballet des corbeaux... La fourgonnette. Claudius brisa l'échange au moment où il se souvenait d'ouvrir les portes du véhicule. Le Claddagh cessa d'osciller.

De nouveau parfaitement présent, Claudius constata que les quelques secondes qu'avait duré cette conversation passéiste d'un genre un peu particulier, avaient suffi à voir augmenter la foule en quête de fraîcheur dans le patio. Il y avait même un petit attroupement sous la pergola, ça bouchonnait un peu entre les entrées et sorties, et la présence de Siobhan qui en bloquait plus d'un. Avec le reflux de la concentration qu'avait exigée la transmission de ces souvenirs, le son de la boîte revint plus fort encore. Boum boum bombombom, il cilla un instant, le temps de s'y réhabituer. Mis à part cette fraction de seconde, son regard n'avait pas quitté la jolie poupée hémophage qu'il avait créée. Ce manque d'attention et la foule ambiante expliquèrent qu'il fut presque surpris de la présence soudaine d'une jeune fille à côté de lui. Type latino, un décolleté à faire baver tous les mâles alentours, une peau sucrée comme du miel et des yeux explosés par l'alcool et la coke.
"T'es tout seul, honney ? T'as pas l'air de t'amuser. Si tu veux j'ai ce qui te faut pour ça. Ou bien tu veux un verre, t'as soif ?" Elle lui tendit son propre verre, un mojito comme ce que contenait celui de Siobhan. Son sourire, lèvres rouges et charnues, devait avoir un charme assassin en temps normal, mais celui-ci était mis à mal par l'air un peu ahuri que lui donnaient les psychotropes. Toutefois il le lui rendit, avec quelques accents moqueurs en plus et se gardant de montrer les dents, quelque chose d'insolemment hypocrite, sans s'en cacher. Soif ? Toujours. Mais il faudrait assaisonner le mojito en hémoglobine pour y trouver son compte. Ou l'inverse. Tentant. Il aurait été si facile de blesser cette petite gourde et d'en récolter le suc justement dans le verre qu'elle lui offrait...

S'il avait été seul, il n'y aurait pas eu à hésiter. Presque par réflexe, il avait déjà tendu la main, les doigts effleurant le verre. Cependant, tel n'était pas le cas et la priorité allait à Siobhan cette nuit. Aussi Claudius reporta-t-il son regard vers la jeune vampire.



Siobhan O'Flaherty

>> Se prendre un bus lancé à grande vitesse de plein fouet n’aurait sans doute pas été aussi violent.

La vague de souvenirs qui venait de l’assaillir l’avait laissé interdite, pantoise, et elle se sentait stupide et perdue, au milieu de cette foule qui soudain s’agglutinait autours d’elle, remplissant la cour du club et titillant dangereusement l’agoraphobie latente de l’immortelle. Comme elle était étrange cette conscience qui allait en s’affinant lorsque l’agacement se faisait sentir. En temps normal, elle aurait sans doute ignoré cette masse de gens qui la bousculait sans faire exprès… Les coups de coudes, elle ne les sentait pas, pas même que les brulures causées par les cigarettes passant trop près. Elle se foutait royalement de ce qu’elle portait, alors ils pouvaient bien renverser de l’alcool dessus, elle n’en avait strictement rien à faire. Non, en temps normal, elle aurait simplement fait volte-face et aurait replongé dans les entrailles de la boite pour se trouver un humain grosso-modo potable.

Sauf que les choses étaient tout sauf normales.

Il y avait un immortel dans les parages. Un immortel qui, non content de connaître son prénom, l’appelait et se permettait, après l’avoir entrainé à l’écart, de lui envoyer une vague de réminiscences. Et pas n’importe quel genre de souvenir. Tirées de sa mémoire, les images et les sons se bousculaient dans la tête de la petite blonde, pensées intrusives et chaotiques. Ce n’était clairement pas son point de vue, elle n’avait jamais vu tout ça, et pourtant… Pourtant, des éléments semblaient familiers, comme l’accent, dans les cris qu’elle entendait. Typiquement irlandais, en provenance directe des bas-fonds de Dublin. Et puis, il y avait du gaélique aussi. Depuis combien de temps n’avait-elle pas entendu quelqu’un jurer en gaélique ?

La vague cessa, et elle revint à la réalité, comme si un des humain immonde se pressant devant elle avait soudain claqué ses doigts devant son visage. Snap. Elle ferma les yeux pendant une seconde, se sentant presque nauséeuse et cherchant à toute vitesse à assembler les éléments par quelque chose de cohérent. A sa question, il avait répondu par des images, ils devaient donc avoir des souvenirs communs, un épisode au moins partagé. Elle fit rapidement le tour, se concentrant sur la dernière image : une portière. Une portière sombre, s’ouvrant d’une manière… providentielle.

Elle ne se rendit compte qu’elle avait lâché son verre qu’au moment où ce dernière s’écrasa à terre. Personne d’autre que les deux immortels présent là n’entendit le son du verre se brisant au sol, tintement glauque et de mauvais augure au milieu du boum-boum lancinant et répétitif qui crachait dans la distance. Elle ne réalisa pas non plus qu’avec une brusquerie désemparée, ses doigts s’étaient refermés autours du Claddagh. Inconsciemment, elle tenait la petite bague dans sa paume, l’enfonçant si fort dans sa chair que fut-elle mortelle, elle en aurait eut mal.

Il avait cessé le flot de souvenir, mais elle avait poursuivit toute seule, connaissant presque entièrement la suite de l’histoire. Presque, bien sûr, il lui manquait un détail crucial. Elle avait le quoi, le quand, le comment et le où… En fait, non, il lui manquait deux détails : qui et pourquoi. Visiblement, la première interrogation n'en était plus une…

Dans un orage apocalyptique et d’une violence rare, se battait en elle le mélange de sensation contradictoire qu’elle avait ressentit à l’époque des souvenirs qu’il avait choisi. Le soulagement d’être aidé, la déchirure de voir les corps de Nirhaël et de Garrett allongés sans vie au milieu du stade, la lassitude et la douleur, la peur de mourir, l’horreur en réalisant ce qu’était l’homme qui l’avait sauvé, la douleur à nouveau, qui ne voulait plus la quitter, puis plus rien. Plus rien hormis une soif si insatiable qu’elle était encore là quatre-vingt-dix ans plus tard.

Elle eut un moment de doute. De paranoïa aussi. Pourquoi était-il là ? Que devait-elle faire ? Fuir ou le confronter ? Aller le voir et parler comme si de rien n’était ou bien faire volte-face et quitter l’endroit avant qu’il ne décide qu’il était venu le moment de la tuer. Après tout, il était peut-être la pour la tuer, elle n’en savait rien. Elle claqua sa langue, agacée. Stop, assez avec les plans sur la comète et les idées saugrenues. Elle ne pouvait pas se permettre de manquer de concentration, c’était une erreur de débutante. Qu’elle était… A nouveau, elle claqua sa langue contre son palet, roulant les yeux. S’il avait voulu la tuer, elle aurait déjà eut la nuque brisée depuis un moment.

Il n’était pas seul, mais elle s’en foutait bien. Elle venait de reprendre contact avec le monde, lâchant la bague et faisant machinalement courir sa main sur son avant bras, sur une cicatrice qui de loin ressemblait au genre de brulure qu’on les mécanos et les soudeurs. Il semblait hésiter quant à la jeune femme qui le draguait ouvertement, mais Siobhan ignora complètement cette dernière, avançant d’un pas soudain déterminé. Tête haute, regard fixe, le visage impassible, elle se mit à marcher, écrasant sous ses talons aiguilles les talons de son verre à présent reliquat de la réaction choquée qu'elle avait pu avoir.

D’une démarche chaloupée mais sûre, ressemblant à un bébé prostituée sur ses échasses de douze centimètres, elle traversa le patio. Certain aurait pu dire qu’elle se donnait un genre, qu’elle était une poseuse, jouant un rôle de junkie. Pour ce qu’elle en avait à foutre, franchement. Ses enjambées volontaires l’amenèrent rapidement près de celui qui vraisemblablement avait été, neuf décennies auparavant, son sauveur en armure scintillante. Ou pas, il l’avait condamné en toute connaissance de cause à une existence qui avait de quoi faire protester bien des gens. Siobhan ne s’en plaignait pas, bien sûr car vaniteuse et fière, elle était contente de garder cette jeunesse qui ne se fanait pas, qui ne se fanerait jamais… Mais tout de même, elle avait quelques griefs contre celui qui se tenait là.

La bimbo outrancière qui se tenait près de lui avait du sentir l’animosité qui irradiait de la petite blonde car, quand Siobhan lâcha l’immortel des yeux, elle réalisa qu’elle avait déguerpit sans demander son reste. Elle reporta son attention sur cet inconnu familier et le fixa, croisant à nouveau les bras.

Elle devait avoir l’air un peu trop… immature, elle le savait. Bras croisés sur son buste, une hanche désaxée, le regard mauvais… elle ressemblait surement à une mauvaise actrice tentant de faire passer son dédain pour de la colère, et son manque de talent pour de l’irascibilité, mais qu’importe. Elle avait soudain envie de hurler qu’il était un peu tard, après tout ce temps, pour venir la chercher, et qu’elle voulait savoir clairement pourquoi il l’avait appelé, mais elle se faisait violence pour rester silencieuse. Premièrement, l’attitude de gamine rebelle retrouvant un père fuyard et négligeant ne lui irait pas, même si ça collait diablement à la scène. Deuxièmement, quelque chose en elle la persuadait que ce n’était ni une gifle, ni un sermon sur le respect qu’elle devait à ses géniteurs qu’elle se prendrait si jamais elle osait hausser le ton. Elle pinça les lèvres, profondément agacée par cette vulnérabilité mêlée à cette impuissance. Voila, voila pourquoi elle ne fréquentait pas les immortels : elle n’était qu’un bébé comparé à beaucoup, et elle ne supportait pas l’autorité. S’écraser n’avait jamais été son truc, pas même au début du siècle précédent, quand elle avait encore pu être apparentée à une adolescente en fleur.

` Et mon autre question ? , fit-elle remarquer à voix haute et d'un ton un peu trop sarcastique pour que cela ne laisse pas transparaitre son agacement.

C’était comme si soudain, le collier qu’elle portait autour du cou pesait une tonne, appuyant par la même sur ses épaules trop frêle et sa conscience d’ordinaire inexistante. Sans vraiment se rendre compte de ses gestes, elle tira un paquet de cigarette de la pochette qui pendait à son bras, attrapant rapidement une Export Gold, avant de sortir un briquet qu’elle cachait dans son bustier. Elle alluma le petit tube de tabac et de papier, grimaçant à cause de la première bouffée de fumée âcre et se focalisant pendant un millième de seconde sur le bruit minime mais rassurant de la plante se consumant dans la fraise incandescente.
Il restait un bon mètre entre eux, et il y avait du monde autours… Pourtant, ses sens étaient en éveil, comme si elle s’inquiétait sérieusement d’une possible attaque. De ce qu’elle savait, il n’avait aucun scrupule. Il l’avait abandonné sans la moindre gêne… De la à attaquer devant une population qui à force, devait être au courant de la présence des vampires, il n’y avait qu’un pas. Sauf qu’il était trop tard pour reculer.

Elle tira une longue taffe sur sa cigarette, levant légèrement le menton pour recracher la fumée, se concentrant pour que sa main de tremble pas. Au pire, s’il bougeait, elle avait de quoi se défendre. Pas assez pour l’arrêter, bien sûr, mais elle savait qu’elle pouvait le bloquer pendant quelques secondes. Peut-être pas assez pour fuir, évidemment, mais suffisamment pour trouver un autre plan.

Elle se redressa, dardant sur lui ses yeux aciers. Pour le moment, il ne semblait pas foncièrement belliqueux.


Claudius

Dringlindting ! Un son aussi frais que les basses, à l'intérieur, étaient lourdes. D'une façon complètement décalée, qui s'expliquait sûrement par son âge, la seule chose que lui évoqua ce verre brisé sur le moment, fut que ce joli bruit si expressif gagnerait à être enregistré et servir plus souvent dans les nouvelles musiques électroniques.
Puis il releva les yeux. De figée, l'attitude de Siobhan s'était faite fauve : l'agressivité, la souplesse, et le roulement des hanches, à défaut des épaules. Au regard qu'elle avait, il aurait aisément pu l'imaginer feuler, pensa-t-il avec amusement. Et la petite latino sucrée devait sûrement être du même avis, petite gazelle fuyant aussi discrètement que rapidement devant l'Irlandaise. Autant pour le caprice auquel il avait un instant rêvassé. Il y avait en tous cas au moins une bonne raison de se réjouir de l'avoir transformée dans ce moment de faiblesse : il aurait été dommage de ne pas la rencontrer réellement.

Quoi qu'il en soit, à toute cette ire affichée, cette nervosité qu'on sentait à fleur de peau, il opposait sciemment et avec arrogance un calme contrastant. Le vampire était à des lieues de l'état d'esprit qui était le sien cette fameuse nuit sanglante. Ce n'était peut-être pas innocent.

-Qui je suis, c'est ça ? Je suppose que tu veux un nom ?

Le problème dans le cas d'immortels comme eux, et à plus forte raison comme lui, c'était que les noms ne voulaient plus dire grand chose. On en changeait avec les époques et les lieux, au point que c'était un miracle qu'il se souvienne encore du premier. Lorsqu'il avait transformé Siobhan, il s'était octroyé celui de Liam. Il pouvait donner celui-là. Ou celui qui se trouvait sur son actuelle carte d'identité. Naturellement il aurait aussi pu immédiatement donner celui de Claudius, le plus connu parmi ses pairs puisqu'il avait été celui avec lequel il s'était présenté aux autres anciens. Ce nom-là pouvait être suffisamment connu parmi les vampires pour que même elle puisse comprendre plus ou moins ce qu'il était. Il aurait pu le donner simplement. Il n'en aurait certainement rien fait s'il s'était agi d'un vampire quelconque, en réponse à cette attitude un peu trop bravache. Non pas qu'il fut adepte du fameux respect que l'on doit aux aînés, simplement que cela lui semblait stupide étant donné le rapport de force. Les animaux eux-mêmes étaient capables de sentir quand courber l'échine . Quand mettre une raclée à un jeune aussi, un qui aurait oublié des règles élémentaires dans un monde de prédateurs individualistes. On mettrait l'arrogance importune de Siobhan sur le compte de la jeunesse, l'instinct pas encore apprivoisé.
Une fois encore, il y répondit avec un flegme provocateur, en prenant son temps, en se donnant l'air de se fiche comme d'une guigne de l'insolence avec laquelle elle exigeait des réponses. Et puis dans le fond, le menton haut, les yeux qui refusent de ciller, cela ne lui rappelait-il pas quelqu'un ? Et n'était-ce pas précisément ce qui était agaçant ?

Claudius porta à ses lèvres sa propre cigarette, prit le temps de la savourer, observant sans scrupule le physique et l'esprit autant qu'il était possible sans violence. Cet examen passa de nouveau sur le Claddagh. Si elle l'avait gardé, songeait-il, alors peut-être avait-elle plus espéré cette rencontre qu'elle ne s'en donnait l'air. Lui par exemple, aurait jeté l'anneau sitôt faite la certitude de s'être fait aussi salement abandonné. Au moins cela lui donnait-il une chance de réparer les pots cassés, il n'allait pas s'en plaindre.

-Les nôtres m'appellent Claudius. Et maintenant cesse de jouer les adolescentes, tu as passé l'âge. Je t'ai laissée toute seule, c'est vrai. Mais maintenant je suis là. Libre à toi de rester et apprendre. Ou bien de t'en aller.

Il haussa les épaules d'un air désintéressé. Pourtant ses yeux sombres étaient plus intenses que jamais. C'était une sorte de pari qu'il venait de faire. Un pari risqué, surtout pour elle d'ailleurs, puisque en bon pragmatique qu'il était, tricher pour gagner ne lui posait pas de problème de conscience. Néanmoins il espérait sincèrement ne pas avoir à le faire.

Autour d'eux, la foule s'était densifiée. La température avait augmentée d'autant. Se passa alors un phénomène qui passionnerait sûrement les historiens futurs : quelques notes toutes simples, et immédiatement, plus de la moitié du patio se vida. A l'intérieur commençait l'une des musiques les plus endiablées du moment, et il n'était question pour personne de manquer une telle occasion de se donner en spectacle et de danser aussi spontanément que dans les anciens temps. C'était à l'image de cette nouvelle ère : quelques notes, quelques nouveautés, et toutes les têtes tournaient comme des girouettes dans ce tourbillon d'inventions perpétuelles et répétitives. Les quelques mortels qui avaient préféré rester dehors parurent soulagés et satisfaits de la fraicheur qui tombait de nouveau, du calme qui se prêtait mieux à d'autres jeux, pas plus gentiment innocents qu'à l'intérieur pourtant. Cela nécessitait juste plus de discrétion et de calme.

Une nouvelle fois il se demanda quelle serait la réaction de cette Infante involontaire. Le mouvement de foule était parfait pour s'éclipser si c'était ce qu'elle désirait. La baisse d'éventuels témoins d'une agression pouvait également la rendre plus nerveuse. Ou peut-être le surprendrait-elle ? Tous les sens du vampire étaient également essentiellement focalisés sur elle en dépit de l'air nonchalant qu'il arborait, prêt à réagir rapidement si cela s'avérait nécessaire.
Sa cigarette n'avait plus que quelques secondes à vivre.



Siobhan O'Flaherty

Campée sur ses talons, l’air farouche et méfiant, Siobhan tentait vainement de juguler la colère sourde qui montait en elle, arrachant le peu de retenu qu’elle avait réussit à imposer à son caractère impétueux au cours des neuf dernières décennies. Oui, elle se comportait comme une gosse capricieuse et gâtée, c’était une coquetterie que de lui tenir tête ainsi. Une coquetterie qui lui couterait sans doute cher. Claudius, cela sonnait affreusement comme le nom d’un ancien… D’eux, elle ne savait presque rien, mais elle savait cependant des vampires qu’elle avait croisé qu’ils valaient mieux s’écraser devant les ainés… Malheureusement, Siobhan n’était pas du genre à courber l’échine, elle ne l’avait jamais été. La seule chose qui aurait pu lui faire changer d’avis était éventuellement la supériorité physique, ce facteur minuscule qui faisait que l’immortel devant elle pouvait sans doute lui briser la nuque d’une main et sans que personne ne s’en rende compte.

De toute façon, la plupart des barbares qui constituaient la jeune génération de Los Angeles venaient de se précipiter à l’intérieur du club, tant et si bien que le nombre de témoins potentiels avait considérablement diminué, vague enthousiaste et alcoolisée de post-adolescent fonçant sans autre forme de procès vers la musique et laissant un calme quasi-morbide après son passage. En tant normal, Siobhan aurait sans doute suivi le mouvement, elle avait longuement évité de se retrouver seule avec des vampires, surtout quand ils étaient à l’évidence plus vieux qu’elle. Mais là, une rage haineuse et rancunière prédominait, l’empêchant de bouger et lui donnant matière à cracher une diatribe amère, voir même à se montrer clairement insultante, provocante. Mission suicide, elle en était parfaitement consciente, mais les mots prononcés par celui qui n’était autre que son créateur venaient de la mettre hors d’elle.

Tant bien que mal, elle s’efforça de contrôler son ton, ses intonations, elle ne voulait pas qu’il parte tout de suite à cause de son attitude, elle voulait pouvoir obtenir quelques réponses, mais malgré tout, sa voix sembla perfide et agressive quand elle parla.

`Apprendre ? Qu’ai-je donc à apprendre, encore ? Je me suis débrouillée seule, de A à Z, j’ai appris par moi-même. Et les leçons étaient douloureuses.

Elle leva son bras, présentant une cicatrice, une trace de brulure, et écrasant sa cigarette, elle reprit, sarcastique, narquoise, insupportable :

`Le soleil est nocif ? Je l’ai découvert par moi-même, et j’en garderai un stigmate aussi longtemps que je vivrais. La soif est plus puissante que la volonté ? Je l’ai compris en tuant quelqu’un que je connaissais, quelqu’un avec qui j’avais grandi. Nous possédons des pouvoirs ? Soit, les miens se manifestent d’une façon assez aléatoire, mais j’ai blessé des gens à qui je tenais beaucoup parce que je ne les contrôlais pas.

Elle marqua une longue pause, tentant de voir venir un signe indiquant qu’elle avait se faire décapiter, mais rien ne vint, alors elle reprit, toujours aussi véhémente.

` Je me suis gérée, le résultat est brouillon, j’en ai conscience, mais je ne baisse pas les bras. Je n’ai eut besoin de personne jusqu’à présent, et je compte bien faire en sorte que ça reste ainsi. Vous aviez quelques droits sur moi en me créant, en me sauvant de mes bourreaux, mais vous les avez perdus en m’abandonnant dans ma douleur et dans ma détresse.

Elle jeta un regard autours d’elle, vaguement hagarde. Quelqu’un avait-il entendu la conversation ? Pas qu’elle le sache, en tout cas. Elle était dans un tel état de ressentiment et de colère que ses sens et ses capacités étaient à leurs paroxysmes, technologie de pointe d’une arme de destruction sur le point de partir en vrille. Elle se contrôlait tant bien que mal, ayant de plus en plus de mal à ne pas faire demi-tour. Il lui restait quelques questions à poser, il lui devait bien ça. Du moins, elle en était convaincue.

Décidant d’attaquer de front, elle lança toutes les questions qui lui passèrent par le crane, sifflant la moitié de ses mots. Si elle avait eut besoin d’air pour parler convenablement, elle aurait sans doute tourné de l’œil avant la fin, à vrai dire :

` Pourquoi le Claddagh ? Pourquoi m’avoir sauvé pour ensuite filer ? Pourquoi ne pas être revenu, c’est contraire aux lois ? Pourquoi n’avoir donné aucun signe de vie en neuf décennies ? Pourquoi ne pas avoir laissé ne serait-ce qu’une lettre, même dédaigneuse ? Pourquoi cette foutue bague porte-t-elle le blason de ma famille ? Comment l’avez-vous eut, de qui, surtout ? Pourquoi m’avoir interpellé plutôt que d’avoir continué votre existence ?

Vaguement chancelante, elle hésita un instant à faire volte-face et à se jeter dans la foule, consciente qu’elle n’obtiendrait pas la moitié des réponses qu’elle désirait et que si elle s’en sortait indemne, il s’agirait d’un miracle ou d’une grande preuve de clémence de la part de Claudius. Et pourtant, malgré l’affront, l’effronterie, même, elle n’en restait pas moins agacée et colérique. Il lui manquait tellement de pièce pour comprendre ce qu’elle était que la plupart des gens auraient abandonné avant… Elle ne voulait pas laisser filer une chance de savoir comment et pourquoi elle avait rejoint le clan des immortels, même si elle devait en ressortir cassée, Claudius ayant décidé de lui donner une leçon de politesse.

Les bras croisés, l’allure toujours aussi fière et arrogante, elle attendait une réaction, prête à tenter de s’échapper si jamais les choses tournaient au vinaigre. Elle ne se faisait pas d’illusion, il la maitriserait sans le moindre souci, mais elle ne se rendrait pas sans avoir lancé quelques attaques, ce n’était pas le genre de la maison.




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MessageSujet: Re: Que sera, sera...   Jeu 16 Sep - 19:58


Claudius

S'il avait pu avoir des scrupules quant à sa propre attitude, s'il avait pensé un instant se contenter de lui révéler les faits tels qu'ils s'étaient produits, cette intention disparut à mesure que Siobhan lâcha tout le fiel qui lui pesait sur le cœur. Au fond, c'était bien naturel. Seulement venait un temps pour chacun d'entre eux où, à force d'avoir à côtoyer de jeunes humains, on finissait par se lasser de retrouver les mêmes attitudes chez ses semblables, tout jeunes qu'ils soient. A cela s'ajoutait le fait qu'il n'éprouvait pas la moindre envie de se justifier. Or c'était ce que deviendraient des explications après l'exigence agressive et accusatrice qu'elle lui avait lancée à la face. Faire preuve de faiblesse en cédant aux caprices, même légitimes, d'une vampire qu'il avait lui-même créée ? Pas question.
Quant à son pari, la réaction de Siobhan se trouvait précisément entre les deux options auxquelles il avait songées, comme si la pièce était retombée sur la tranche plutôt que pile ou face. Pas vraiment un départ, dédaigneux ou apeuré, ni vraiment une demande d'éclaircissement. S'il fallait jouer ce jeu-là…

- Je croyais que tu étais assez grande pour avoir des réponses toute seule. C'est à dire pour deviner aussi pourquoi je t'ai transformée toi et pas une autre, pourquoi je suis parti, pourquoi je t'ai laissé un Claddagh et je ne sais quoi d'autre. Pourquoi il faut se méfier de la berce du Caucase… En tous cas, je suppose que ce serait le cas d'une vampire assez grande pour avoir des raisons de croire qu'elle peut défier un ancien. Assez grande pour savoir que le droit, ça n'existe pas. Il n'y a que ce qu'on est capable d'obtenir. Ou pas.

Sur ce, la dernière inspiration tirée sur la cigarette la fit se consumer jusqu'au filtre en un crépitement épicé. Il ne jouait pas du tout le rôle du tuteur, ou même du créateur classique. Mais à quoi bon ? Il ne l'avait jamais été, il n'en avait même pas l'ambition. S'il éduquait ses Infants, c'était à sa façon. Et si ça ne convenait pas, quelle importance ? Il avait passé l'âge, lui, depuis longtemps de demander la permission et de craindre des punitions. Etant donné la situation, Claudius était conscient qu'un effort de diplomatie n'aurait pas été de trop, seulement ça aurait été finalement très hypocrite. Dans sa logique, certes un peu particulière, il faisait pour ainsi dire preuve de respect en se montrant honnête et sous sa véritable nature. Non pas respect d'égal à égal, mais respect tout de même. Chose qui n'était pas donnée à tout le monde et qui ne s'expliquait que parce qu'il était en tort, selon ses propres règles. Ces mêmes règles qui se moquaient des droits, comme des devoirs avec une sorte d'humour noir, cendres désenchantées. Mieux vaut en rire qu'en pleurer, quelque soit le sujet, c'est le secret de la vie et de la liberté.
Le mégot finit à terre, parmi quelques semblables, et Claudius se redressa comme si la conversation était close. Pourtant :

- Puisque tu es si sûre de toi, et de n'avoir besoin de personne, je vais te laisser profiter des six siècles qu'il te reste au mieux. Je n'ai pas de réponses à t'apporter, puisque manifestement et comme tu l'as dit tu te débrouilles très bien toute seule.

Cynisme encore, la télépathie lui avait permis de s'emparer d'un éclat du verre qu'elle avait lâché, un seul petit éclat de rien du tout. Il ne fila pas vers Siobhan, Claudius dédaignait la menace. En avait-il besoin face à elle ? Non, aucune démonstration de force n'était nécessaire, le déséquilibre était si flagrant qu'il n'y avait même pas besoin de réfléchir. Le petit éclat fila vite vers l'arrière du patio, si vite et si petit que personne n'y prit garde. Mais quand il se ficha dans la chair tendre.. Au même moment un autre verre se brisa. Plus tard, les flics ne se pencheraient même pas sur l'affaire : un bête accident, un éclat de verre avait volé au mauvais endroit. A savoir dans la gorge d'un jeune homme embrassant à pleine bouche sa nouvelle partenaire. Ainsi elle profiterait aussi du goût du sang. L'odeur nickelée frappa délicieusement les narines du prédateur sitôt la toute première goutte versée. Que l'homme survive ou non n'avait strictement aucune importance. Ca en avait déjà si peu des millénaires plus tôt lorsqu'il était encore mortel.
C'était juste une façon simple de rappeler qu'elle et lui ne jouaient pas au même niveau. Qu'à trop jouer avec le feu, elle finirait par se brûler. Pour une raison ou pour une autre il n'avait cependant pas envie d'être ce feu-là. Pas envie de savoir pourquoi non plus. Même s'il le ferait si elle l'y poussait.
Quant à ces fragrances, ce parfum si capiteux donnait aux lieux un charme qui lui avait manqué un peu plus tôt. La tragédie qui donnait du sens à ce qui n'en avait pas, qui confrontait à la mort et à la vie, ceux qui n'étaient même pas conscients de la chance si extraordinaire qu'était le fait de pouvoir respirer l'air nocturne à pleins poumons. La soif qui s'éveillait si aisément, c'était un autre rappel aussi, mais à l'adresse des immortels cette fois.

Ses mains dans les poches du jean qu'il portait ce soir-là, il ne jeta qu'à peine un regard vers le drame qui se jouait à seulement quelques mètres. Il n'était pas le seul, certains étaient déjà trop enivrés pour réaliser pleinement ce qui se passait, les cris de la fille en fit même rire un.
Elle le provoquait par l'arrogance, il la provoquait par le calme.

- Pourquoi t'avoir interpelée plus tôt ? C'était probablement la question la plus intéressante. Dommage que je n'ai pas à y répondre. Dommage que tu ne sois pas vraiment capable de te donner les moyens d'obtenir ce que tu veux.



Siobhan O'Flaherty

Un bruit caractéristique. Celui des fibres cutanées, puis de la peau, se déchirant, se découpant. Un bruit si infime que personne ne pouvait le déceler, hormis les deux immortels présent. Un bruit si insignifiant mais tellement annonciateur : il avait la supériorité physique et mentale. Quand elle peinait à envoyer une pauvre phrase construite par la pensée, lui était capable de déplacer des objets à sa guise, de toucher une cible situer loin... très loin, au delà des limites mêmes de ce que la jeune vampire pouvait espérer atteindre un jour. Ce n'était pas son fort, la télépathie, la psilogie... tout ça n'était pas foncièrement opérationnel chez elle, il y avait des lacunes dans son éducation. Et alors que l'odeur âpre mais si tentatrice et attirante du sang se répandait dans le patio, se faufilant jusqu'à l'instigateur de ce flot d'hémoglobine et sa création, elle se surprit à lui en vouloir encore d'avantage. Ce qu'elle savait faire, elle ne le devait à personne. Elle avait apprit seule, elle avait découvert comme une grande combien l'héritage irlandais était présent en elle, combien la part Banshee était là, ancrée. Le reste, elle n'avait su l'apprendre, elle n'avait pas eut connaissance immédiatement des potentiels pouvoirs. Il lui avait fallut attendre une bonne dizaine d'année avant de se rendre compte pour la télépathie et la télékinésie... presque trop tard, en somme. Alors, tant bien que mal, se battant d'arrache pied contre ses petites habitudes et la routine, elle avait apprit seule, mais ce n'était pas glorieux... Mine de rien, même si cela semble ridicule dans la vie d'un non-mort, une décennie représentait un laps considérable de temps...

Elle avait vraiment l’impression d’être une sale gosse, une adolescente jouant une scène pathétique et inutile fasse à un père qui se savait de toute façon juste et qui en avait vu d’autre. Techniquement parlant, elle se comportait comme la petite dernière, celle dont on s’est un peu moins occupé et qui le lance et le clame, accusation devenant arme offensive quand vient le besoin d’indépendance. C’était ridicule parce que son indépendance, elle l’avait déjà, Claudius s’en foutait clairement, elle avait été une … une erreur, elle en était presque persuadée. Elle avait vécu jusqu’alors avec la certitude que jamais elle ne saurait qui l’avait changé mais s’en accomodant plutôt bien. Pourquoi regretter quelque chose que l’on n’a pas connu ? Hormis perde du temps et se laminer pour rien, elle ne voyait pas.

Cependant, il ne l’emporterait pas au paradis. C’était le cas de le dire, d’ailleurs. Il avait fait d’elle une non-morte quand, à l’époque, elle aurait accueillit la fin comme une délivrance. Souillée, humiliée, brutalisée, il l’avait extirpé d’un endroit où elle aurait sans doute fini par mourir pour ensuite la confronter à la réalité. Ils étaient tous morts, et ce pour les mêmes raisons que celles qui l’avaient entrainés dans le fourgon de la milice. Connerie de fierté irlandaise… Cela remontait à déjà loin, les souvenirs auraient dû être flous et pourtant elle ne se souvenait que trop bien de la douleur psychologique, de ce mal qui avait annihilé pour un temps la peine physique, quand elle avait comprit que Nirhaël était mort. Elle s’en était voulue, sur le coup, consciente que si elle s’était tut, si elle avait accepté de prononcé son nom en anglais plutôt que de jouer les insupportables gamines orgueilleuse, ils s’en seraient tous sorti et ce surement indemne.

Chassant cette lapidation amère et pleine de regret, elle se concentra sur ce qu’il venait de dire. Il ne comptait pas répondre, elle le voyait venir, mais en y réfléchissant bien, elle comprenait. La réponse était juste devant elle, logique.

- Vous m’avez interpellé parce que ça vous a surprit de me trouver ici…

Un peu incrédule quant à la probabilité d’une telle rencontre, elle réalisait petit à petit qu’en effet, cela pouvait surprendre. Certes, le monde n’était pas bien grand et les vampires étaient des marginaux, mais quand même… En neuf décennies, elle n’avait eut aucun signe de vie et il fallait qu’elle débarque ici pour le rencontrer à l’improviste. Déroutant… effrayant, aussi. Combien d’autres rencontres fortuites allait-elle faire dans la cité des Anges ?

Jouant à nouveau avec le claddagh qui pendait autours de son cou, petit objet sur une chaine trop longue, elle jura presque silencieusement

- Dathad…*

Elle se sentait stupide et surtout, elle aurait aimé savoir comment interagir avec cet homme qui ni plus ni moins pouvait lui apporter des réponses aux dernières questions qu’elle se posait. Parce qu’elle avait beau avoir comprit la plupart des mécanismes seule, il restait tout de même des zones d’ombres, surtout quant aux ainés et également vis-à-vis de cette ville si particulière, et de ce qui s’y tramait. Elle n’était pas là depuis longtemps mais elle avait déjà décelé quelques problèmes dans l’air qui flottait autours.

Prenant sur elle parce qu’elle haïssait plus que tout s’incliner, elle esquissa l’ébauche d’une excuse qu’elle pensa de manière à ce qu’il l’entende. Ce n’était ni correct ni précis, mais elle espérait qu’il saisirait l’effort et ne la tuerait pas comme il venait de le faire avec l’humain qui un peu plus loin se vidait de son sang. Elle décroisa les bras, quittant sa position défensive et reconnaissant par là qu’elle avait été trop brusque et qu’un peu de respect n’aurait peut-être pas fait de mal.



*Dathad est une insulte gaélique plus ou moins égale à notre « bordel » . L’intonation est sur la première syllabe, la seconde étant « sifflée ».


Claudius

Décidément la télépathie n'était pas son fort : son esprit était ouvert à qui voulait y jeter un œil indiscret. Des réminiscences de l'existence de jeune immortelle, de son apprentissage difficile. Et soudain, un nuage de tristesse et de culpabilité : cela eut au moins le mérite de faire rapidement fuir Claudius de ces sombres souvenirs. S'il se détachait aisément des histoires les plus amères qui aient pu advenir, s'il n'éprouvait ni pitié ni compassion pour l'écrasante majorité des humains et des vampires, en revanche goûter directement à la source l'amertume et le regret, le sentir d'esprit à esprit, cela avait tendance à le rebuter viscéralement.

Mais elle était déjà revenue au présent. Surpris, oui il l'avait été de la trouver là. Mais ça n'était pas la raison qui l'avait poussé à l'appeler. Claudius n'avait pourtant pas l'intention de corriger l'idée qu'elle se faisait de la situation. Le ton que Siobhan avait utilisé plus tôt lui avait passé le goût d'offrir tout ce qui pouvait s'apparenter à une "réponse". Lui passait en fait le goût de faire preuve de la moindre complaisance.
Voilà qu'elle manipulait de nouveau le claddagh et le Vampire ressentit une étonnante sensation de déjà-vu, avant de réaliser qu'il avait déjà vu ce genre de geste, mais bien plus de neuf décennies plus tôt. Le geste qu'elle avait, la faisait ressembler sans qu'elle le sache à son aïeule, la moue qui donnait un air buté à son visage aussi d'ailleurs. En y réfléchissant, les deux femmes, malgré les décennies les séparant, se ressemblaient autant physiquement qu'au niveau de leur caractère. De vraies Celtes. Une boucle bouclée. Les charmes du temps qui passe pour qui n'en est plus sa victime... Mais autrefois, lorsque l'ancêtre de l'Irlandaise prenait ce genre d'expression, c'était qu'elle était acculée, c'était qu'elle allait opposer un non définitif ou bien céder. Et sa descendante ?

De nouveau, il perçut la désagréable sensation accompagnant la tentative maladroite de Siobhan de communiquer par télépathie. Des changements brusques de volume n'auraient pas été plus déplaisants. Le message en revanche... Il passa sur la mauvaise grâce sans difficulté, bien placé pour savoir ce que valait un effort fait sur sa fierté. Cela manquait juste encore d'un peu de... souplesse, peut-être ? En fait cela lui tira même un fin sourire, mais d'où la moquerie s'était cette fois évanouie. Pas la malice. Après un léger silence :

- Je t'ai interpellée parce que je ne t'ai pas abandonnée volontairement. Même les Anciens ont certaines obligations.. J'ai dû partir précipitamment. Quand j'ai pu revenir à Dublin, tu n'y étais plus.

Et il s'en était tenu là. Non il n'avait pas lancé de grandes recherches comme il aurait pu le faire. Après tout, membre des Treize, s'il était capable de pourchasser des Vampires de plus de sept siècles, retrouver une "enfant", la sienne, aurait dû être aisé. Seulement non seulement il n'éprouvait pas la moindre envie de faire cet effort, peut-être pour rien si elle n'avait pas survécu aux dangers de son nouvel état, mais de plus il sortait précisément d'une de ces chasses et ne rêvait alors qu'à des activités plus légères. C'était aussi simple que cela.
Si l'abandon avait été volontaire, il n'aurait pas cherché à la contacter, d'aucune manière, surpris ou pas de la croiser par le plus grand des hasards dans une boîte de la capitale californienne.

- Donc... A défaut de corriger ce qui a été fait, je peux répondre à tes questions et te laisser reprendre ton existence comme tu l'entends. Ou, si tu le souhaites, te donner l'éducation de base qu'il te manque.

Ce qui incluait de lui apprendre à se servir un peu mieux des dons de l'esprit, ce qui ne serait pas du luxe. Naturellement, certains Vampires restaient toute leur existence fort médiocres dans ces domaines, mais cela signifiait toujours un don particulier d'autant plus puissant. Et au moins connaissaient-ils les bases.
Il existait également une troisième option : qu'elle "exige" de nouveau. Il avait déjà fait preuve de patience en la laissant déverser son fiel sans la menacer d'aucune sorte, et il était parfaitement clair pour Claudius qu'une nouvelle agression verbale signifierait qu'il la planterait là, ni plus ni moins, l'abandonnant cette fois pour de bon. Un salaud ? Sûrement, et alors ? S'il ne spécifia pas cette ultime possibilité, c'est que le Vampire estimait Siobhan assez intelligente pour avoir interprété leurs derniers échanges : l'insolence menant au dédain et au départ, un peu d'humilité apportant des réponses.
Et évidemment restait la question de savoir ce qu'il ferait d'elle si jamais elle le poussait effectivement à la laisser, car la problématique qu'elle lui posait vis-à-vis des autres Anciens restait toujours d'actualité. Et si elle ne pouvait être réglée sans mal, alors..
Mais il serait toujours temps d'y penser le moment venu, s'il venait. Inutile de s'encombre l'esprit de vaines conjectures et de sombres projets. Car malgré tout, il éprouvait curieusement toujours autant de réluctance à l'idée de nuire à cette jolie poupée irlandaise.

Dans le fond du patio on s'agitait, on criait, on téléphonait. Et au loin un Vampire pouvait déjà percevoir le hurlement de la sirène d'une ambulance approchant à fond de train.




Siobhan O'Flaherty

« Quand j'ai pu revenir à Dublin, tu n'y étais plus… »

Elle resta interdite un moment. Il était revenu, mais à ce moment là elle avait déjà mis les voiles. Elle avait quitté Dublin bien vite, en réalisant ce qu’elle était, ce qu’elle voulait faire, cette soif et ces pulsions qu’elle n’arrivait pas à contrôler. Elle avait filé, elle s’était enfuit, voyageant de nuit jusqu’à rejoindre les terres hostiles et vide du Connemara. Là bas, personne ne la connaissait, elle pouvait tuer sans remords. Ce qu’elle ne s’était pas gênée pour faire, tentant d’étancher une soif qui lui déchirait la gorge. Mais ce n’était jamais assez, il lui fallait toujours plus de sang, et plus elle se nourrissait, plus cela la débectait, plus elle se voyait comme un monstre… et là, à ce moment là, la colère prenait le dessus. Une haine sans commune mesure contre sa nouvelle nature, une rage qui la transformait en poupée macabre et la faisait tuer d’avantage. Cela avait été un cercle vicieux tellement odieux, elle ne se souvenait que trop bien de cette période et s’était juré de ne changer personne qui ne le méritait pas. Bien sûr, elle gardait se recourt mais elle savait qu’elle n’agirait surement jamais comme Claudius : elle ne sauverait personne. Il était hors de question qu’elle damne un mourant, la fin valait sans doute mieux que cette demi-existence, que cette éternité à vivoter et à grouiller dans la nuit comme la pire des vermines. Quand on l’avait traqué, quand les meurtres étaient devenus suspects et que les habitants du canton où elle se trouvait avaient commencé à organiser une chasse aux sorcières pour la trouver et l’éliminer, c’était là qu’elle s’était mise à regretter le plus que son créateur ne l’ai trouvé, que la mort ne l’ai prise. Comme un animal, un nuisible, une créature horrifique directement sortie du folklore populaire, elle avait fuit à nouveau, mal comme jamais et plus assoiffée que la veille.

Avaient suivi des pérégrinations en Europe. Du nord de l’Irlande elle avait rejoint l’Ecosse, puis traversé l’Angleterre sans s’y attarder, trop amère vis-à-vis de la population de ce pays. Quoi qu’en étant honnête, on pouvait admettre qu’elle avait cherché a retrouver ses bourreaux, ceux qui avaient fuit devant Claudius. Elle avait cherché, mais sans plus, peu certaine quant à sa capacité à les affronter. Aussi rancunière qu’elle puisse être, elle se doutait bien qu’elle n’aurait pas la force mentale de se tenir près de ses hommes, ceux qui l’avaient violé, battue, les camarades et collègues de ceux qui avaient tué Nirhaël et son demi-frère. Elle avait donc filé, et des côtes britanniques, elle avait rejoint le vieux continent, la France dont elle avait tant entendu parler, les Pays-Bas, la Belgique. Elle avait évité l’Allemagne, on lui avait dit de le faire, elle avait préféré filer directement en Suisse… Elle y était restée un moment, d’ailleurs, avant de faire un tour en Italie. Puis la guerre avait éclatée et elle s’était enfuit, les souvenirs de fusillade étant encore trop vif et trop douloureux. Elle avait erré, elle s’était baladée un peu partout, retournant pendant un temps dans le nord de l’Europe, là où les jours étaient si courts. C’était quelque chose de pratique, mais les légendes là bas étaient mauvaises, et il lui fallait sans cesse bouger pour ne pas se faire traquer à nouveau. A croire que les terres les plus gorgées de mythes païens étaient également les plus hostiles à son égard… et à l’égard de ses semblables. Elle en avait croisé, des vampires. Ah, ça… Oui, elle était tombée sur des non-morts, attirée par l’odeur du sang qui s’écoulaient de leurs victimes… Toujours, ils avaient semblé surpris de la voir voyager seule, ils avaient offerts leurs compagnie, leur protection –peu d’entre eux étaient aussi jeune qu’elle, ils ne leur avaient pas fallut longtemps pour voir à quel point elle était vulnérable. La plupart s’était vexée quand elle avait refusé, préférant vivre en autonomie, peu importe ce que cela lui couterait. Elle avait traversé les âges, les décennies de ce siècle affreux et sanglant en profitant pleinement de cette liberté. Pendant toute sa vie humaine, elle avait été enfermée dans un carcan de convenances et de règles, de projets déjà orchestrés et précis pour une symphonie compliquée… Tout cela était derrière elle, et elle voulait en jouir autant que possible.

Mais le temps passait. Définitivement. Les valeurs qu’elle avait connu se perdaient peu à peu, la religion également. En Europe, du moins. Les gens se créaient de nouvelles idoles, des stars à aduler, et soudain, la douleur du peuple irlandais semblait reléguer à un vulgaire conflit de cour de récréation, comme si elle était morte à cause des dommages collatéraux provoqué par deux gamins se battant pour savoir qui possédait le meilleur ami imaginaire. C’était… vexant, rabaissant. Pour quelqu’un d’aussi fier que Siobhan, c’était même une insulte. Non pas qu’elle ai été dévote, non. Loin de là, même. Tout cela l’avait toujours ennuyé, mais c’était la religion qui avait été donné comme excuse par les Anglais, au commencement. Elle y voyait autre chose, bien sûr, elle était loin l’époque de l’obscurantisme et d’Henry VIII mais malgré tout, elle s’était transformée sans le vouloir en une sorte de Mary Bolein… Ou presque. Exilée, bafouée, une femme de petite condition mais avec de grandes aspirations.

« …Ou, si tu le souhaites, te donner l'éducation de base qu'il te manque. »

Elle manqua de sursauter et réalisa qu’elle avait sans doute la bouche légèrement entre-ouverte, de même qu’elle avait du avoir le regard vague, perdue dans ses pensées. Mais les paroles de Claudius la sortirent de cette léthargie méditative et surtout rétrospective. Elle resta interdite, consciente de ce qu’il proposait, de ce qu’il offrait et surtout, parfaitement convaincue qu’il n’allait pas le dire deux fois, elle commençait à comprendre que ce n’était pas le genre. Il se « rattrapait », en quelques sortes, mais encore fallait-il qu’elle saisisse l’occasion. Et qu’accessoirement, elle mette de côté son numéro d’adolescente. Quelque chose lui faisait sentir qu’il ne tolérerait plus son insolence et ses manières. A vrai dire, elle comprenait, elle ne s’embarrassait pas des humains pleurnichards et d’une lourdeur sans pareil qui passaient leurs temps à se plaindre, pourquoi se ferait-il suer à supporter une immortelle qui en faisait de même. Cependant, quelque chose l'embêtait. La même volonté de rester indépendante, le même besoin de liberté qui l'avait pendant des années poussé à éviter les clans ressurgissait à présent en lui serrant la gorge. Elle se doutait bien qu'il attendrait quelque chose en retour, et elle n'était pas réellement fondée à devenir une auxiliaire, une mercenaire à la solde d'un vampire ancien. Bien entendu, elle ne pouvait pas jurer qu'il s'agissait là de l'intention de son créateur, il ne voulait peut-être rien en échange, mais cela semblait utopiste à la jeune immortelle que de raisonner ainsi. Dans leur monde, peu de chose fonctionnait encore à la gratuité et la bonté d'âme était inexistante...

Tendant son dos et faisant de son mieux pour fermer son esprit à l'intrusion qu'il représentait, elle darda sur lui un regard méfiant pendant quelques instants avant de demander clairement, de vive voix :

- Qu'attendez vous en échange ? Je me doute bien que vous ne faites pas ça part simple charité chrétienne

Elle se demanda pendant un instant si elle n'avait pas été trop agressive, si cela n'équivalait pas directement à un refus clair... Ce n'était pas vraiment ce qu'elle voulait, non. Pas quand elle avait voulut savoir qui était son "père" pendant tant d'années. La curiosité prenait sur la rancoeur, plus qu'elle ne l'aurait imaginé. Elle décida de baisser un peu sa garde, relachant la pression qui tendait son dos et laissant ses bras glisser le long de son corps, adoptant ainsi une position moins défensive, moins méfiante.

Elle avait l'impression de ceder complétement et cela ne lui plaisait pas foncièrement, mais c'était peut-être là le premier enseignement du vampire qui se trouvait en face d'elle : devant un ancien, tu t'écrases, sinon il s'en chargera...

Un cri strident s'éleva derrière elle et presque automatiquement, elle fit volte-face, réalisant soudain qu'il y avait une foule derrière eux. Une foule paniquée et pressée, ivre mais dont la lucidité revenait avec la réalisation macabre de ce qu'il était entrain de se passer, un homme était mort. Elle avait été si concentrée sur ses souvenirs et sur Claudius qu'elle en avait été assourdie, ignorant les pompiers qui arrivaient et à présent s'affairer autours du corps inerte et blessé. C'était trop tard, bien entendu, il était décédé, son coeur avait cessé de battre et son cerveau ne répondait plus, mais l'espoir pathétique des humains se peignaient tout de même là sous les yeux de la petite blonde. Reniflant et grimaçant à cause de l'odeur immonde du sang en poche, véritable blasphème dont les soignants s'armaient à présent pour aider le pauvre badaud tombé sous la main de Claudius, elle se détourna de la scène digne d'un mauvais feuilleton médical et se concentra à nouveau sur son créateur, attendant mine de rien une réponse.

Elle tira une nouvelle cigarette pour se donner de la contenance, posant ensuite le briquet qui lui avait servit à l'allumer sur le parapet, non loin du vampire.



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